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ACTUALITÉ

Coachs, analystes, coachs stratégiques : les dessous des staffs

Souvent loin des lumières et des caméras, nous les connaissons peu, ou pas. La croissance de la scène compétitive a conduit les structures à renforcer leur effectif afin d’assister le coach principal dans ses fonctions – le rôle de coach n’étant lui-même vraiment apparu qu’à partir de la saison 4. Désormais, de nombreux analystes ou coachs stratégiques peuplent les staffs des équipes françaises et européennes. Mais quel est leur rôle exactement ? Pour répondre à cette question, nous aurons la chance d’être accompagnés par trois Français : Fabien « GuySake » Ungerer (ancien analyste chez Fnatic et Splyce), Louis-Victor « Mephisto » Legendre (coach de la ROG School), et Flora « Arailla » Parmentier (analyste pour Solary et Gentside).

Il est aujourd’hui difficile de véritablement segmenter les différentes fonctions au sein d’un encadrement. Les termes « analystes » et « coachs stratégiques » restent assez flous, et selon les intéressés, il s’agit simplement d’identifier ce que chaque personne peut apporter à l’équipe, plutôt que de l’enfermer dans une case au demeurant mal définie. L’objectif de cet article sera de mettre en avant l’apport de ces nouveaux métiers pour les équipes, et pour les coachs, qui peuvent s’appuyer sur des profils complémentaires pour gagner du temps et mieux organiser leurs journées et leurs entraînements. 

Au commencement était le coach… ?

Désormais généralisée et même obligatoire pour les équipes LCS, la présence d’un coach au sein des structures n’a pas toujours été une évidence. À partir de la saison 4, le jeu est devenu suffisamment mature pour que les joueurs perçoivent vraiment l’intérêt d’un regard extérieur sur leurs parties, un regard pouvant leur apporter de précieux conseils. Origen constitue un célèbre contre-exemple, puisqu’elle avait débuté la saison 5 en Challenger Series pour terminer en demi-finale des championnats du monde ; or, les joueurs n'étaient pas forcément « très réceptifs » aux remarques de leur coach Titus « LeDuck » Hafner, une approche justifiée par la présence de nombreux vétérans dans l’équipe (Paul « sOAZ » Boyer , Maurice « Amazing » Stückenschneider, Enrique « xPeke » Cedeño Martínez…).

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À la Valenciennes Game Arena, Flora savoure la victoire de son équipe. Crédits : Julie / Crowfalls

Dans le paysage français, la structure Gentside a longtemps conservé cette particularité. « Cela fait un moment que l’équipe fonctionne sans coach, et cela permet à tous les joueurs d’être proactifs et force de proposition lors des discussions », expliquait Flora Parmentier, analyste et jusqu'à récemment seule membre du staff. « C’est pour cela que l’équipe recherchait plutôt un analyste, qui apporte surtout des informations de façon neutre, plutôt qu’un coach qui aurait un côté plus directif. » Les résultats ont encouragé Gentside à maintenir cette organisation : la structure a terminé deuxième du classement général de l’Open Tour (et sur la troisième marche du podium après la phase finale), en enchaînant les très bonnes performances. Malgré cela, elle a récemment décidé de faire passer Nikola « Xani » Zrinjski au rôle de coach : toutefois, le fait que ce poste revienne à un (désormais ancien) joueur du line-up traduit une volonté de ne pas réformer en profondeur le mode de fonctionnement de l'équipe, ou au moins de confier cette responsabilité à quelqu'un connaissant les spécificités du groupe. 

Inversement, le staff de la ROG School est lui centré autour de son expérimenté Head Coach, Louis-Victor « Mephisto » Legendre. « J’organise les semaines de mes cinq joueurs, même l’heure à laquelle ils se réveillent ! Je planifie les réunions en face à face, les entraînements de groupe, ou les discussions stratégiques. J’essaie aussi de conserver quelques heures par jour pour continuer à apprendre de mon côté, sur le jeu mais aussi en dehors. » Fort d’une expérience en Turquie, Mephisto n’hésite d’ailleurs pas à souligner les différences entre le rôle du coach en France ou en TCL : « En Turquie, le coach est là pour essayer de rafistoler le navire jusqu’au moment où tu coules. […] C’est une véritable jungle, et si tu affiches la moindre faiblesse, c’est la porte. Cela vaut pour les joueurs aussi : à titre d’exemple, Bwipo a joué quelques semaines chez Dark Passage, avant d’être remplacé par Wickd. En comparaison, en France et particulièrement à la ROG School, je peux faire grandir mes joueurs. On travaille avec eux pendant une année complète, et on raisonne plus en termes de progression que de résultats purs. »

C’est une bonne situation, ça, analyste ?

L’évolution de l’écosystème League of Legends se traduit aussi par la multiplication d’outils et de ressources tiers pour récupérer et restituer des informations. Outre les API fournies par Riot Games, on peut citer le bien connu Champion.gg qui fournit des statistiques et des indications utiles aux joueurs de soloqueue. Pour la scène professionnelle, GamesOfLegends, fondé par le Français Bynjee (https://twitter.com/bynjee) et OracleElixir, fondé par Tim Sevenhuysen (https://twitter.com/TimSevenhuysen), regroupent des données précises sur les différentes ligues du monde entier. 

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Fabien Ungerer observant Gamsu et Spirit, lorsqu'il officiait chez Fnatic avec Deilor.

Néanmoins, cette masse de données exploitables doit être... exploitée. Et il est difficile pour un coach de gérer efficacement toutes ces informations de façon rationnelle. Il s’agit précisément d’une des missions dont les analystes peuvent s’acquitter. Grâce à ses connaissances en programmation et à son expérience en tant que Data Scientist, Fabien « GuySake » Ungerer a ainsi contribué à la réussite de Fnatic en 2015. « À l’époque, Deilor perdait un temps fou à récupérer des données de scrims et de soloqueue. L’une de mes premières tâches chez Fnatic a donc été de développer un certain nombre d’outils pour lui permettre de gagner en efficacité sur cet aspect de son travail. […] J’ai aussi développé un système permettant de traquer la position des joueurs sur la carte durant nos scrims. Chez Splyce, j’ai pu mettre en place un processus d’analyse qui, à la fin du Segment, me permettait de prédire assez bien les scénarios de victoire et de défaite en fonction de notre adversaire. En parallèle, j’ai mis en place un système de cotes pour évaluer les champions grâce à du machine learning. » 

Cette recherche d’efficacité est partagée par Flora Parmentier, qui a elle suivi une formation d’ingénierie logicielle : « Quelle que soit l’information que je cherche à obtenir, je pense ‘automatisation’ derrière. L’API officielle est extrêmement utile pour récupérer toute sorte de statistiques sur les parties professionnelles, ou même sur les scrims. Ensuite, on utilise surtout des documents partagés associés à des scripts pour éviter les tâches trop répétitives, mais notre objectif est de construire à moyen terme une méthodologie plus organisée et complète. »

Alors, y a-t-il besoin d’être un passionné de mathématiques et de développement informatique pour être analyste ? « Avec Samchaka (ndr : Head Coach de l’équipe Solary), nous sommes une petite dizaine d’analystes avec des profils assez différents. Sam a souhaité recruter des passionnés, qui n’avaient pas forcément une longue expérience, mais qui pouvaient apporter un regard nouveau et intéressant sur le jeu. Même si nous cherchons effectivement à automatiser nos tâches quotidiennes, celles-ci sont très variées : analyse de patch, revue de partie, ou encore du scouting (mission de reconnaissance, par exemple pour aller repérer de nouveaux joueurs prometteurs). » Une appétence pour les chiffres peut donc servir, mais une compréhension profonde des concepts du jeu suffira à rendre votre analyse pertinente et utile à une équipe. Bien entendu, si vous disposez de plusieurs cordes à votre arc, votre apport pourra être plus vaste. 

L’avenir des staffs et de la scène française

Solary dispose donc d’un encadrement assez étendu, ce qui n’est pas le cas de Gentside ou de la ROG School. Selon GuySake, « les joueurs en Corée sont plus habitués à recevoir des remarques de non-joueurs. Je pense que les mentalités continuent d'évoluer en Occident, et plus le milieu se développera, plus le besoin de statistiques et d'analystes pour recruter les bons joueurs et faire évoluer les équipes se fera ressentir. » Si la tendance générale est au renforcement des staffs, Mephisto émet lui quelques réserves à ce sujet : « Élargir les staffs est sans doute une bonne chose, mais je ne suis pas sûr que les fonctions associées au coaching et à l’analyse soient à viser en priorité. Je crois beaucoup plus à l’incorporation de métiers non spécifiques à l’esport, par exemple des coaches mentaux à l’instar de ce qu’on voit dans le sport traditionnel. Même au plus haut niveau français, je ne pense pas que la différence se fasse au niveau stratégique, mais plutôt sur le plan psychologique. » La préparation mentale semble indispensable dans une vie de compétition permanente, mais l’importance de la santé physique pour des joueurs professionnels d’e-sport est également démontrée. Certaines équipes emploient d’ailleurs déjà des préparateurs physiques ou même des masseurs, une pratique plus courante en Amérique du Nord ou en Chine où les ressources budgétaires sont suffisantes - l'arrivée du LEC pourrait permettre à l'Europe de se mettre au diapason.

Mephisto_Bando

Si vos joueurs vous regardent comme Brian « Bando » Ferrando (droite) regarde Mephisto, vous êtes certainement un bon coach.

L'un des objectifs du développement des scènes nationales était de favoriser l'éclosion de talents locaux, et de permettre aux structures disposant de moyens moins importants que celles participant aux LCS de se faire un nom, et de progresser grâce à un calendrier plus structuré, et des échéances claires. En France, l'Open Tour semble remplir son rôle de façon satisfaisante : « Je pense que le niveau global de la scène française a nettement augmenté grâce à l'Open Tour », nous confirme Arailla. « Les étapes organisées partout en France sont une belle opportunité pour les joueurs de n'importe quel niveau de se confronter aux pros. » Toutefois, l'attitude de certaines grosses équipes pourrait aller à contre-courant d'une évolution positive. « Si l'on souhaite, par exemple, voir plus de joueurs français dans les compétitions européennes, il serait déjà bon d'avoir plus de joueurs français dans les équipes françaises. Dans le Top 5, seuls six joueurs sont français (ndr : au moment de l'interview) », déplore Mephisto. « Cela me rappelle ce que la Chine a vécu, en important de très nombreux joueurs coréens suite à la saison 4. Cette tactique n'a pas vraiment fonctionné, plusieurs structures ont fait marche arrière, et ce n'est pas un hasard si RNG a remporté le MSI avec un line-up composé uniquement de joueurs chinois. » Arailla abonde dans ce sens : « Je trouve regrettable la mentalité de certaines grosses équipes, dont l'objectif semble se résumer à une qualification aux European Masters. Le circuit devrait aussi être une opportunité pour dénicher de nouveaux talents locaux, et cela passe malheureusement au second plan. » « L'équipe Asus ROG Army en Espagne compte deux joueurs français dans ses rangs, soit autant que l'équipe française la plus "patriotique" ! Et on parle de Kaze et Prime, deux très bons joueurs, qui ont malheureusement dû s'expatrier. Je comprends que les résultats soient importants, mais ne négligeons pas les talents français : nous pouvons compter sur eux », conclut Mephisto. La LFL, nouvelle ligue professionnelle française, contribuera à régler ce sujet de discorde.

Lancez-vous !

Des staffs qui s'élargissent, des postes disponibles... Pourquoi ne pas vous lancer dans l'aventure ? Cela commence bien sûr par approfondir sa compréhension du jeu, et pour cela, de nombreuses ressources sont déjà à la disposition du public. « Mon premier conseil serait naturellement de suivre les compétitions européennes, et être attentif au très bon travail effectué par les commentateurs et analystes français, ou par le stream officiel de Riot », nous encourage GuySake. « Si vous aimez les chiffres, vous pouvez essayer de déterminer le style d'une équipe à partir de ses statistiques. Comment les ressources sont-elles distribuées ? Qui déclenche les initiations ? Comment s'organise-t-elle autour des objectifs ? Beaucoup d'éléments sont prévisibles si vous maîtrisez bien ces statistiques. Et pour aller plus loin, vous pouvez utiliser directement les API de Riot. » Arailla propose également « d'essayer de devenir proactif lorsque vous regardez une partie. Par exemple, à la fin de la phase de sélection des champions, essayez d'identifier les points forts et les points faibles de chaque composition ; puis, validez vos hypothèses grâce à la partie, en conservant un certain esprit critique ! » Mephisto nous rappelle aussi que certains coachs proposent du contenu très formateur sur Twitch ou Youtube : « N'hésitez pas à regarder les débriefs de parties de Croissant, qui est désormais coach stratégique chez Optic Gaming, ou de Nick « LS » de Cesare. Sur ma chaîne Twitch, je propose également des reviews, en essayant de mettre en avant les détails qui rendent le jeu si beau ! Les vidéos Youtube de Skill-Capped sont très bien travaillées, allez y jeter un oeil. D'une façon plus générale, une pratique saine consiste à regarder des matches sans son et en mettant régulièrement sur pause, pour vraiment réfléchir et comprendre les choix des équipes. »

Zaboutine_Trayton_Samchaka

Zaboutine, coach d'Optic Gaming, accompagné de Trayton et Samchaka, respectivement support et coach de Solary. Les trois experts étaient présents au bureau d'analyse chez O'Gaming durant les Worlds. Crédits : O'Gaming / Oceana (lien en fin d'article !)

Si vous vous projetez sur le long terme, avec la volonté d'intégrer un staff, GuySake nous rappelle qu'il s'agit d'un rôle loin des paillettes. « Analyste est un métier de niche, qui nécessite une passion profonde et beaucoup de motivation. Cela peut être très amusant, mais il faut aussi accepter que les joueurs seront toujours au centre de l'attention - et de l'action ! De nombreuses choses restent à faire et à découvrir, il y a donc de la place pour les gens créatifs qui se donneront le temps et les moyens de parvenir à leurs objectifs. » Comment synthétiser tout cela ? « Lancez-vous ! », s'exclame Arailla. « Si vous débutez, rejoignez une petite structure, afin de vous familiariser avec les différentes tâches à réaliser, et trouver ce qui vous plaît vraiment. En tant qu'analyste, il y a vraiment de la place à tous les niveaux, et pour un rôle de coach, le top 20 français est très fluctuant, ce qui signifie que les opportunités ne manquent pas. Si vous êtes bosseur et que les gens aiment travailler avec vous, vous progresserez à coup sûr et rapidement ! »

 

Un immense merci à GuySake, Arailla et Mephisto pour leur participation et leurs conseils avisés. Nous espérons vous avoir permis de découvrir un peu mieux le rôle d'analyste et celui de coach. Si vous souhaitez vous lancer dans l'aventure, n'hésitez pas et travaillez dur ! À très bientôt.