Jump to Main ContentJump to Primary Navigation
mondiaux

Post mortem : le naufrage coréen

Réjouissant pour certains, décevant pour d’autres, l’échec total de la Corée lors de ce championnat du monde à domicile met néanmoins tout le monde d’accord sur son caractère historique. Bien que les nouveaux rois d’Invictus Gaming comptent dans leurs rangs trois joueurs originaires du Pays du Matin calme, les écuries représentant les LCK n’ont pas dépassé le stade des quarts de finale. Comment un tel séisme a-t-il pu se produire, après 5 ans d’une outrageuse domination ? Comment la Corée se relèvera-t-elle de cette déception ? Essayons d’y voir plus clair.

Il y a quelques années, je lisais une bande dessinée qui comportait le sketch suivant : un enfant demande à son père ce qu’est un journaliste sportif, et celui-ci lui répond qu’il s’agit « d’une personne qui nous annonce le dimanche quelle équipe va gagner, et qui nous explique le lundi pourquoi elle a perdu ». Derrière chaque blague, il y a souvent une parcelle de vérité, et il m’incombe aujourd’hui la tâche peu enviable de revenir sur l’échec cuisant de la Corée lors de ces championnats du monde, quelques semaines après avoir chanté les louanges des trois émissaires des LCK. 

Je sèche donc mes larmes de supporteur de KT Rolster, qui ont beaucoup trop coulé ces dernières années, et je dégaine ma plume pour essayer de comprendre les raisons de ce camouflet. Cela s’appelle balayer devant sa porte…

L’arrogance du champion

Ce thème est souvent revenu ces dernières semaines, lorsque les mauvais résultats ont commencé à s’enchaîner pour l’Asie et particulièrement la Corée. Du fameux Heimerdinger de Petter « Hjarnan » Freyschuss, laissé disponible par Afreeca Freecs lors de la première journée des poules, au choix aveugle de Syndra par Lee « Crown » Min-ho face à Daniele « Jiizuke » di Mauro, connu en Europe pour son Ekko, plusieurs « oublis » dans la phase de sélection des champions sont immédiatement passés pour un manque de respect de la part des équipes orientales vis-à-vis de l’Occident. Deux lectures sont possibles : soit il s’agit d’une absence de préparation et de recherche au sujet de leurs adversaires, soit la certitude – mal placée – de pouvoir dominer les équipes de l’Ouest même en les laissant dans leur zone de confort. 

CoreJJ_GenG_GroupStage

CoreJJ, incrédule face à la déconvenue de son équipe. Les champions sortants sont à terre.

La supériorité des LCK sur le reste du monde n’a jamais vraiment été mise en doute depuis 2012. La Chine, parfois en mesure de contester l’autorité coréenne sur la grande scène, a le plus souvent trébuché sur la route. LGD, en 2015, était arrivée au championnat du monde en tant que grande favorite, mais avait embarqué pour son vol retour à l’issue des poules ; l’an passé, RNG et Team WE, à domicile, avaient toutes deux échoué en demi-finales, respectivement face à SKT T1 et Samsung Galaxy. Cette saison, RNG a remporté le MSI, et se présentait comme l’immense favorite de ces championnats, puisque l’écurie de Jian « Uzi » Zi-Hao a remporté tous les titres possibles en 2018. L’élimination subie en quart de finale face à G2 a donc mortifié les fans chinois, qui ont reporté tous leurs espoirs sur Invictus Gaming, et à raison : la structure du fantasque Wang « WXZ » Si-Cong a apporté à l'Empire du Milieu son premier sacre mondial. 

En parlant de LGD, on peut tracer un parallèle entre le naufrage de Gu « imp » Seung-bin et compagnie en 2015 et l’échec retentissant de Gen.G à Busan. Bien que les champions du monde en titre n’aient pas dominé les LCK, ils ont affiché un niveau de jeu exceptionnel tout au long du tournoi de qualification régional pour se débarrasser de SKT, Griffin et Kingzone. On les voyait déjà nous refaire le même coup qu’en 2016 et 2017, deux années similaires à celle en cours, ponctuées par une finale de championnat du monde et un titre. Et puis, comme LGD, Gen.G est tombée face à une équipe européenne qui n’a pas du tout aimé se faire enterrer avant même le premier match. Sonnés par cette défaite inaugurale, les champions sortants ne se relèveront pas, mis K.O. lors de la dernière journée et quittant la compétition sur un score final de 1-5.

Le flegme coréen en échec   

Cela ne vous aura pas échappé, la méta que nous avons pu observer durant ce mois d’octobre était assez inhabituelle. Le talent individuel a souvent pris le pas sur les qualités stratégiques de l’équipe, et de nombreuses parties ont suivi un déroulement similaire : domination totale sur deux ou trois voies, escarmouches violentes ou combats d’équipe à répétition, accroissement inévitable de l’avantage financier pour l’équipe la plus à l’aise dans cet exercice, et rideau. Les champions de début de partie ont pris une importance capitale, et les tanks ont largement été rangés au placard. L’indéboulonnable Urgot a été supplanté par Viktor sur la voie du haut, LeBlanc est devenu la priorité absolue pour les midlaners, et Lee Sin est redevenu le roi de la jungle, talonné par Nocturne ou Xin Zhao, tandis que Sejuani et Skarner ont pris des vacances anticipées. 

ScoreWorlds

Pour sa deuxième participation aux Worlds, Score échoue à nouveau en quart de finale, cette fois face au futur vainqueur. Le vétéran aura-t-il à nouveau sa chance l'an prochain ?

Pour la Corée, ce revirement était probablement la pire situation possible. Depuis 5 ans, le Pays du Matin Calme a dominé le monde grâce à une maîtrise absolue et chirurgicale de la « macro ». Ce style froid et méthodique a longtemps été incarné par SKT T1, puis par Samsung, deux équipes qui cumulent cinq titres mondiaux. Samsung White était un peu plus agressive, mais le quadrillage de la carte par le duo Cho « Mata » Se-hyeong – Choi « Dandy » In-kyu était également un modèle de strangulation tactique. Naturellement, toutes ces équipes disposaient de joueurs au talent exceptionnel, mais hormis quelques cas spécifiques (Lee « Faker » Sang-hyeok), peu d’entre eux écrasaient la concurrence chinoise ou occidentale d’un point de vue strictement individuel. L’une des rares variantes au schéma ayant tant réussi à la Corée depuis la saison 3 est à trouver chez les GE/Koo/Rox Tigers des années 2015 et 2016, dont l’approche brutale a merveilleusement fonctionné pendant deux ans… sauf contre SKT, qui les ont systématiquement vaincus, en LCK ou aux championnats du monde.

Cette année, un événement particulier a mis en péril le style de jeu « à la coréenne » : la disparition du Couteau du Pisteur. La supériorité stratégique de cette région s’appuyait sur une compréhension profonde de la vision, de la manière de la mettre en place, de la contester, et de jouer autour. Les junglers jouaient un rôle capital dans cet exercice : SKT a trouvé le succès avec un Bae « Bengi » Seong-woong méticuleux et intelligent, Samsung avec un Kang « Ambition » Chan-yong évoluant dans un registre similaire. Néanmoins, pour contrôler la vision, il faut pouvoir poser des balises. La Pierre de Vision a longtemps été un achat incontournable pour les junglers, puis le Couteau du Pisteur a pris sa place. Le choix de le faire disparaître avait pour objectif de redynamiser les débuts de partie, et de relancer le Sabre de l’Escarmoucheur et la Lame du Traqueur, qui n’étaient pratiquement jamais choisis au niveau professionnel. Un choix qui a donc permis aux junglers plus instinctifs d’évoluer sans se faire systématiquement dévorer par un adversaire trop méthodique.

Adaptation et remise en question

Le cœur du problème pour les trois représentants des LCK cette année repose sur leur incapacité à s’adapter assez vite face à des adversaires ne respectant pas les normes et adeptes d’un style de jeu beaucoup moins clinique que les participants de la ligue coréenne. Difficile de jeter la pierre à Gen.G : l’équipe s’est construite pendant trois ans autour d’un style de jeu très lent et passif, mais n’offrant aucune porte de sortie à ses adversaires. On pourrait longtemps se demander ce qui serait arrivé si Gen.G n’avait pas jeté sa première partie contre Vitality, où elle avait acquis un avantage massif, mais la suite n’offrait pas vraiment d’espoir : cette défaite brutale, après avoir éliminé SKT, Kingzone et Griffin en une semaine avec un style de jeu très lent mais inefficace face à des équipes trop agressives, a dû constituer un choc trop dur pour les champions du monde en titre.

Kramer_Afreeca_Worlds

Kramer jette un dernier regard vers la scène, après avoir essuyé un cinglant 3-0 face à Cloud9. Comme les autres représentants coréens, Afreeca Freecs a déçu.

Afreeca Freecs, plus fantasque que les anciens Samsung, n’est cependant pas connue pour son agressivité hors du commun. Les Freecs s’appuient avant tout sur une préparation rigoureuse et intelligente, mais le staff et les joueurs se sont visiblement trompés, tout simplement. Leur lecture de la méta était mauvaise, leur compréhension des plans de jeu adverses insuffisante, et l’ensemble de l’effectif a évolué à un niveau inférieur à ses habitudes : cela a suffi pour se hisser hors du groupe A malgré un départ catastrophique, mais pas à défaire des Cloud 9 déchaînés, qui ont systématiquement pris le deuxième seed coréen à la gorge.

Restait donc KT Rolster, qui faisait figure de favorite à l’aube du tournoi. Historiquement, KT est une structure dont les équipes ont souvent eu un style agressif, parfois trop ; cette incapacité à se contrôler dans les moments cruciaux est à l’origine de nombreuses défaites dans des matches cruciaux que l’équipe aurait pu remporter. Cette année, KT a réussi à obtenir son premier titre depuis 2014, et c’est en grande partie grâce à un sérieux nouvellement acquis. Personne n’a « choke » lors des dernières parties de la saison régulière pour s’assurer une première place, et malgré une finale mal engagée face aux fougueux Griffin, la super-équipe ne s’est pas effondrée, et a réussi à remonter, pour au final s’imposer. Durant la phase de groupe, nous avons vu des KT solides, patients, capables de profiter très efficacement des erreurs adverses. Le faux pas vécu face à EDG a prouvé que l’équipe avait encore des progrès à faire en combats d’équipe, mais peu d’observateurs imaginaient Invictus Gaming en mesure de vaincre le fer de lance coréen.

Ironiquement, peut-être la version sale et sauvage de KT Rolster aurait-elle eu plus de succès. Le choix systématique du côté bleu, en laissant toujours le contre final à iG – une équipe réputée pour ses deux sololaners et son goût du côté rouge – n’était probablement pas un choix très inspiré, mais le style de jeu purement coréen adopté par Go « Score » Dong-bin et les siens lors de la quatrième partie n’était pas viable avec un match-up top perdant contre un joueur aussi agressif que Kang « TheShy » Seung-lok. Au final, même si KT est passée proche d'encaisser un 3-0, elle reste la seule équipe à avoir résisté un tant soit peu à la tempête iG, et on peut imaginer qu'elle aurait atteint la finale dans d'autres circonstances (et je vous promets que cette observation est objective). 

TheShy_Rookie

TheShy (tout sourire) et Rookie, pleurant de joie dans les bras de son cadet : les deux Coréens ont joué un rôle crucial dans l'épopée d'Invictus Gaming.

Pour la région coréenne, l'équation est simple. Il faut repérer les jeunes prodiges de la soloqueue, et les faire fructifier. Le talent mécanique et la domination sur la voie ont pris le pas sur le sens du sacrifice pour l'équipe, et c'est bien autour de cet axe que les structures coréennes devront graviter en 2019. Malgré un vivier de joueurs nettement moins vaste qu'en Chine, la Corée a mis au monde un nombre incroyable de talents ; outre TheShy, les cinq joueurs de Griffin ont réussi cette année un tour de force en se hissant en finale des Playoffs pour leur première saison de LCK, et peut-être auraient-il eu plus de succès que leurs aînés lors de ces championnats du monde. Du reste, toutes les équipes coréennes sont bourrées de talent, et nul doute que des joueurs comme Son « Ucal » Woo-hyeon ou Gwak « Bdd » Bo-seong verront leur heure de gloire arriver.

Faker reviendra-t-il au sommet ? Gen.G adoptera-t-elle finalement un nouveau style de jeu ? N'hésitez pas à partager votre avis sur la prochaine saison de LCK, qui s'annonce passionnante !